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Préface de Jean-Claude Guillebaud
Je voudrais dire ces choses simplement.
Les "paroles de marcheurs" rapportées par ce livre me troublent au plus profond et m'éblouissent. Pourquoi donc ? Parce qu'elles sont lestées d'un poids de vérité. Ce n'est pas si fréquent. Nous vivons des temps où la parole est "humiliée", dégradée en bavardage, pour reprendre l'expression du juriste et théologien protestant Jacques Ellul qui fut mon maître. Ce n'est plus le cas ici. Quelque chose de calme et de vrai surgit littéralement du tintamarre ambiant. Je suis d'abord sensible au choix des termes. Marcheurs plutôt que pèlerins. Ces hommes et ces femmes qui s'engagent un beau jour sur la route de Jérusalem ne me semblent habités — sauf exception — par aucune certitude a priori, aucun dogme et donc aucun prosélytisme de principe. Ils prennent la route au sens le plus fort du terme. Ils choisissent de se mettre en chemin, c'est-à-dire s'ouvrent à l'imprévisible et, donc, au questionnement.
Cette rupture spatiale et temporelle qui, un beau jour, vient bousculer le cours ordinaire de leur vie, ils en pressentent l'importance mais ne sont pas forcément pressés de la définir, de la cataloguer. Choisir subitement de marcher — et avec lenteur — quand tous autour de nous courent, volent, roulent et se dépêchent : voilà bien une subversion aussi simple que radicale ! Mais les hommes et les femmes qui font ce choix ne sont pas forcément des voyageurs mystiques obéissant à je ne sais quelle injonction venue d'ailleurs. La rupture qui vient fendre en deux leur vie quotidienne est ouverte à tous les possibles, à l'événement. Si ce dernier, au bout du compte, doit prendre sens, alors il est clair que ce sera sur le chemin, au bout de l'épreuve et non point au départ.
Je suis ému en retrouvant, d'un témoignage à l'autre, ce même assentiment donné à l'incertitude. Les mots mêmes de marche, de route, d'itinéraire, de chemin retrouvent du même coup leur vrai sens. Les chrétiens penseront irrésistiblement à Saint Augustin : le vrai croyant n'est pas celui qui affirme mais qui consent à la mobilité. Les autres reconnaîtront dans le mouvement inaugural de ce départ, une élémentaire définition de la spiritualité, quelle que soit la tradition culturelle où elle s'enracine.
Je suis tout autant troublé, à la lecture de ces pages, par la place qu'y retrouvent les menus détails de la vie. Détails très concrets et péripéties modestes : la façon de tirer la carriole, de cheminer à deux, de zigzaguer, parfois, au milieu des camions mais aussi le cérémonial d'abord hésitant de la rencontre ; l'apprentissage de la fatigue, celle qui durcit les muscles et enflamme les tendons ; la découverte de la faim, quelquefois, les moments un peu désespérants où l'horizon de la route semble reculer jusqu'à un infini inatteignable ; la lente traversée de villages, tantôt hostiles, tantôt accueillants. Il y a dans tout cela une vraie leçon, une expérience modeste et forte d'incarnation, comme si, dans sa concrétude et ses fatigues, une marche - quand elle est si longue - vous ramenait littéralement sur terre, si l'on peut dire. C'est-à-dire dans la vie "pour de vrai". Sur terre mais aussi dans une très longue histoire. À travers les témoignages rassemblés ici, en effet, et quel que soit l'itinéraire choisi — vallée du Rhin et du Danube, Balkans, Anatolie — on se souvient vite que ces chemins ont été arpentés depuis plus de quinze siècles par d'autres hommes et d'autres femmes dont Jérusalem était la destination. Nos marcheurs remettent ainsi leurs pas dans des traces anciennes. Leur route est peuplée d'ombres, de groupes fantômes et de communautés en marche.
Cette simple idée est belle. Elle réinscrit ceux qui cheminent dans le prolongement d'une tradition, d'une histoire, j'allais dire d'une généalogie humaine. On pourrait même ajouter que, mine de rien, elle refonde une "temporalité longue" dont la modernité, assujettie à la hâte, à l'instantané et au temps court se sent douloureusement orpheline. Belle façon, en somme, de réfléchir avec ses jambes...
Ce n'est pas tout. On trouvera évoquée ici et là dans ces témoignages une autre idée fondatrice : le choix délibéré de la dépendance, la confiance faite à l'autre, a priori. En décidant de partir sans ressource ni viatique ; en acceptant de s'en remettre à l'imprévisible gratuité de l'accueil, de l'hospitalité, du don, les marcheurs assument une sorte de transgression. Ils rompent tranquillement avec quantité de règles et de principes qui gouvernent l'ordinaire de nos vies contemporaines où tout se paie, ou tout se prévoit, où tout s'échange, où règne le principe de réciprocité. Marcher tout le jour sans connaître à l'avance qui vous offrira le gîte et le manger ; courir le risque du manque, de la faim et d'une nuit passée sous les étoiles ; consentir à ne plus vivre dorénavant que dans "la main" de l'autre, si je puis dire : voilà qui ne va pas de soi. Cela revient à franchir une frontière invisible : celle du quant-à-soi et de la précaution. Cela implique du même coup d'encourir l'incompréhension, le refus, voire d'humiliants reproches. "Vous êtes des pique-assiettes", s'est entendue dire une marcheuse. Pas si simple, en effet...
Il n'en reste pas moins que cette frontière de la "prudence" étant franchie, cette dépendance acceptée, on dirait bien que la relation avec l'autre change de nature. Elle s'enrichit d'autant mieux qu'on a plus nettement "baissé la garde". Ce que l'on trouvera vraiment, au bout du compte, en atteignant Jérusalem est l'affaire de chacun. Mais à écouter ces "paroles de marcheurs", on comprend vite que ce qu'ils trouveront là-bas, ils le trouveront aussi pour nous tous. Qu'ils en soient, très simplement, remerciés. Et enviés...
Jean-Claude Guillebaud
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